Etudes sur Jung et Pauli

(Extrait) Préface pour le livre de Bruno Traversi, L’Arrière-monde ou l’Inconscient neutre

Par Antonio Sparzani, physicien théoricien à l’Institut National de Physique Nucléaire italien

« J’ai eu un cas, un universitaire, un intellectuel très mono-orienté. Son inconscient était devenu perturbé et très actif ; tant et si bien qu’il faisait une projection de lui-même sur d’autres hommes qui semblaient alors être ses ennemis, et il se sentait terriblement seul, car tout le monde paraissait être contre lui. […] Lorsque tout ceci devint trop difficile à tolérer, il vint me demander conseil sur quoi faire. En cette occasion, j’eus une impression assez bien définie de sa personne ; je me rendis compte qu’il regorgeait d’éléments archaïques […] »
C’est ainsi, sans en mentionner le nom, que Carl Gustav Jung décrivit sa première rencontre avec Wolfgang Pauli, durant le débat qui suivit la cinquième des Tavistock Lectures, tenue directement en Anglais, du 30 septembre au 4 octobre 1935, sur l’invitation du Britain Institute of Medical Psychology (Tavistock Clinic) à Londres, Malet Place .
Ce premier contact eut lieu en janvier 1932, lorsque le père de Wolfgang, Wolfgang Joseph, un médecin-chimiste ayant fait carrière à Vienne, au début du siècle, un peu soucieux vis-à-vis de la santé mentale de son fils, lui conseilla de se tourner vers son collègue Jung.
Pauli, qui avait alors trente-deux ans, était déjà un physicien théoricien de grand prestige : il avait introduit la nouvelle grandeur du nom de spin dans le domaine de la physique atomique, avait formulé le principe de l’exclusion, qui donnait enfin une explication claire au tableau de Mendeleev (introduit en chimie cinquante ans auparavant), et avait déjà postulé l’existence d’une nouvelle particule, le neutrino.

D’un autre côté, il traversait une période d’inquiétude aiguë sur le plan personnel, due au fait, d’après ses dires, que son succès, certes, en physique, ne s’étendait guère sur le plan des relations avec l’autre sexe. […] Il s’agit donc d’un tableau assez bien défini : réussite et nouveaux résultats en physique, et graves échecs sur le plan personnel. Et c’est dans ce contexte que, comme raconte Jung dans le passage cité ci-dessus, Wolfgang se présenta à Erna Rosenbaum, jeune et inexpérimentée, mais avide de satisfaire les attentes de son maître Jung, répertoriant soigneusement les rêves que Pauli commençait à lui énumérer et à lui décrire.
C’est ainsi que commença un long parcours, raconté dans une narration riche en détail dans leurs correspondances, qui les emmènera bien au-delà de la simple période d’analyse (que Pauli poursuivra ensuite avec Jung à partir de la seconde moitié de 1932, jusqu’à la fin de 1934), car ils continueront de s’écrire, de façon plus ou moins continue, jusqu’en 1957, c’est-à-dire un an avant la mort de Pauli, alors que Jung avait déjà quatre-vingt-deux ans.
La recherche que les deux scientifiques continuent obstinément à poursuivre durant ces vingt-cinq ans est une véritable aventure dans laquelle ils s’incitent mutuellement à trouver des manières toujours plus nouvelles et authentiques de construire un terrain d’entente et de communication entre la psychanalyse, ou la psychologie des profondeurs, comme aimait l’appeler Jung, et la physique théorique la plus avancée, deux disciplines si différentes en apparence. Et il s’agit aussi d’une aventure pour le lecteur, constamment surpris par la variété des sujets abordés et par la profondeur que les auteurs cherchent à atteindre dans leur tentative de trouver un terrain commun. Peu à peu, Pauli passe d’une position première de type scientifico-rationaliste à une manière beaucoup plus globale de concevoir la réalité, en commençant à construire une vision du monde comprenant beaucoup de dimensions, pas seulement celle de la science stricto sensu, mais aussi, et sur le même pied d’égalité, celle du monde des émotions et des processus, beaucoup plus compliqués, ayant lieu dans la psyché. Pauli donne des conférences aux congrès de physique et au Club Psychologique de Zurich, il écrit des articles de physique théorique au plus haut niveau, sur « Dialectica » , et sur l’annuaire du Club. Il finit par être surnommé entre ses collègues « la conscience de la physique », « das Gewissen der Physik », terme qui indique l’indiscutable renommée qu’il a acquise en raison de sa cohérence et de sa rigueur sur le plan strictement scientifique. Cependant, il trouve toujours un moyen de développer un discours plus global sur l’être humain. En 1955, par exemple, il est invité à Mainz pour parler dans un colloque sur l’alchimie, et il écrivit, entre autres :

« En partant de l’étude de l’inconscient, C.G. Jung s’est évertué récemment à sonder le contenu psychologique des vieux textes d’alchimie afin de le révéler à notre époque. J’espère qu’ainsi, un autre matériel précieux sera mis en lumière, particulièrement au sujet de l’importance des couples d’opposés [Gegensatzpaare] de l’opus alchimique.[. . .] Pour la science actuelle, voici la question essentielle qui se pose: ″Pourrons-nous réaliser sur un plan plus élevé le vieil espace psychophysique unitaire de l’alchimie, en créant une base conceptuelle unitaire [eine einheitliche begriffliche Grundlage] pour la compréhension scientifique de l’aspect psychique comme de l’aspect physique ?″ Nous ne connaissons pas encore la réponse. Beaucoup de problèmes fondamentaux de la biologie, en particulier la relation entre cause efficiente et cause finale, et avec cela, les relations psychophysiques par la même occasion, n’ont pas encore, à mes yeux, reçu une réponse ou une explication réellement satisfaisante.
L’actuelle physique quantique, selon la formulation de Bohr, s’est heurtée également en couples d’opposés, complémentaires dans leurs objets atomiques, comme particule-onde, position-quantité de mouvement et doit tenir en compte la liberté de l’observateur de choisir entre des dispositifs expérimentaux qui s’excluent les uns les autres et qui interviennent sur le cours de la nature de façon imprévisible » .

Comme l’on peut voir, il n’y a aucune préclusion de la part de Pauli vis-à-vis de domaines vraiment tabous pour la science officielle, mieux, il entretient l’espoir d’une « base conceptuelle unitaire pour la compréhension scientifique du psychique comme du physique ». Du reste, une ouverture analogue se devine à l’égard des phénomènes présumés « paranormaux ». […]

La dernière chose qu’il est important pour moi de souligner est à quel point il est impossible de reléguer la problématique de recherche abordée par nos deux auteurs à une savante dispute du passé récent sur laquelle quelques historiens des idées peuvent réfléchir et discuter, car il s’agit tout autant d’un sujet passionnant de recherche actuelle. Le volume collectif paru chez Spinger en 1995 déjà, rédigé par Harald Atmanspacher, Hans Primas e Eva Wertenschlag-Birklaäuser présente le titre significatif : le dialogue Jung-Pauli et sa signification pour la science moderne.

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